CEMAC : une union paralysée, le révélateur brutal d’une intégration inachevée


La suspension des activités de la CEMAC expose ses fragilités financières, économiques et politiques structurelles.

par Eric Hightower

Libreville

Le 5 février 2026, la Commission de la CEMAC a suspendu l’essentiel de ses activités. Officiellement, la raison est simple : absence de trésorerie suffisante. Cependant, cette décision historique dépasse un simple problème comptable. Elle révèle une intégration économique fragile, un financement défaillant et une coopération régionale incomplète. Ainsi, l’arrêt provisoire de l’institution interroge la viabilité même du modèle communautaire en Afrique centrale.

Une suspension sans précédent dans l’histoire moderne

La note interne du 5 février 2026 est explicite. Les ressources disponibles ne permettent plus de couvrir les dépenses courantes. Par conséquent, les missions non essentielles sont gelées. De plus, les réunions administratives sont reportées.

Seules les fonctions jugées stratégiques sont maintenues. Toutefois, cette limitation réduit fortement la capacité d’action institutionnelle. En effet, une organisation régionale ne peut fonctionner durablement en mode restreint.


La Taxe Communautaire d’Intégration : un système grippé

La CEMAC dépend principalement de la Taxe Communautaire d’Intégration. Cette taxe représente 1 % des importations en provenance de pays tiers. En théorie, elle garantit l’autonomie financière de la Commission.

Cependant, les États collectent cette taxe via leurs douanes nationales. Or, les reversements sont irréguliers. En 2025, moins de la moitié des montants attendus aurait été transférée.

Ainsi, le déficit s’est accumulé. Par conséquent, la trésorerie s’est progressivement asséchée.

Une intégration économique extrêmement faible

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le commerce intra-CEMAC représente moins de 3 à 5 % des échanges totaux de la zone. En juillet 2024, il était estimé autour de 3,5 %.

Autrement dit, plus de 95 % des importations proviennent de l’extérieur. L’Europe, la Chine et d’autres partenaires dominent les flux commerciaux. Ainsi, la logique de marché commun reste largement théorique.

En comparaison, l’UEMOA affiche des niveaux d’échanges intrarégionaux oscillant entre 12 % et 15 %. La différence est significative. Elle traduit une dynamique d’intégration bien plus avancée en Afrique de l’Ouest.

Des économies extraverties et peu complémentaires

Les six États membres reposent majoritairement sur les matières premières. Pétrole, bois, minerais structurent leurs exportations. De plus, la diversification économique reste limitée.

Les recettes fiscales hors pétrole avoisinent en moyenne 9 à 10 % du PIB dans la zone. En revanche, l’UEMOA se situe autour de 14 % du PIB. Cet écart reflète une capacité de mobilisation budgétaire plus solide en Afrique de l’Ouest.

Ainsi, la base fiscale régionale en CEMAC demeure fragile. Par conséquent, le financement communautaire dépend excessivement des décisions nationales.

Le cas singulier du Gabon et de la Guinée équatoriale

Le Gabon couvre environ 267 000 km². Sa population dépasse légèrement les deux millions d’habitants en 2026. Ce ratio crée un potentiel de PIB par habitant relativement élevé.

La Guinée équatoriale présente une structure comparable. Revenus pétroliers élevés et population réduite caractérisent son économie. Dans ces conditions, la libre circulation intégrale suscite des réserves.

En effet, une ouverture totale peut être perçue comme un risque démographique. Ainsi, les contradictions internes de l’union apparaissent plus nettement.

Migration et réalité informelle

Les flux migratoires intra-CEMAC existent. Cependant, ils restent majoritairement informels. Le commerce transfrontalier local joue un rôle important dans les marchés urbains.

Toutefois, ces dynamiques ne se traduisent pas par une intégration formalisée. Le commerce structuré reste faible. Par conséquent, l’architecture institutionnelle dépasse parfois la réalité économique.

Une monnaie commune mais une convergence limitée

Le franc CFA XAF constitue un pilier de la stabilité monétaire régionale. Son arrimage à l’euro offre une inflation relativement maîtrisée. Cependant, la monnaie commune ne suffit pas.

Une union monétaire sans marché intégré produit des effets limités. De plus, les cycles économiques nationaux restent peu synchronisés. Ainsi, la convergence macroéconomique demeure partielle.

Pourquoi l’UEMOA fonctionne mieux ?

L’UEMOA applique des critères de convergence plus stricts. Les déficits publics doivent rester sous la barre de 3 % du PIB. De plus, l’harmonisation fiscale est plus avancée.

En outre, le tarif extérieur commun est mieux appliqué. Les politiques commerciales sont davantage coordonnées. Par conséquent, les échanges intrarégionaux y sont plus dynamiques.

La discipline budgétaire y est également plus encadrée. Ainsi, la crédibilité institutionnelle est renforcée.

Une union politique plus qu’économique

Malgré ces limites, la CEMAC a joué un rôle stabilisateur. Depuis les indépendances, aucun conflit interétatique majeur n’a opposé ses membres. Ce fait mérite d’être souligné.

Les sommets réguliers favorisent le dialogue direct entre chefs d’État. En outre, la coordination monétaire impose une coopération technique continue. Ainsi, la fonction diplomatique reste réelle.

Cependant, cette stabilité politique ne compense pas les fragilités économiques.

Une crise révélatrice plutôt qu’accidentelle

La suspension des activités n’est pas un accident isolé. Elle révèle un modèle de financement dépendant des États. Elle expose également une intégration économique insuffisante.

De plus, l’absence d’adhésion populaire forte limite la pression en faveur de réformes. Ainsi, l’indifférence relative face à la crise n’est pas surprenante.

Toutefois, cette situation peut devenir un électrochoc. En effet, une réforme structurelle devient désormais inévitable.

Contexte

Créée en 1999, la CEMAC succède à l’UDEAC. Son objectif était d’approfondir l’intégration économique et monétaire. Cependant, la diversification économique régionale est restée limitée.

Les économies ont continué à dépendre des hydrocarbures. En parallèle, le commerce intrarégional n’a pas décollé. Ainsi, l’union est restée principalement monétaire.

Impact & perspectives

À court terme, la paralysie institutionnelle ralentira les projets régionaux. À moyen terme, une réforme du mécanisme de financement est indispensable. Sinon, la crédibilité de l’union s’érodera davantage.

À long terme, deux options se dessinent. Soit la CEMAC se recentre sur un noyau fonctionnel réaliste. Soit elle entreprend une refondation ambitieuse.

La question n’est plus de sauver la façade. Elle consiste à redéfinir le sens même de l’intégration en Afrique centrale.


Par Eric Hightower
Chroniqueur, Analyste géopolitique & éditorialiste
Pour – Fiable Actus

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