
par Eric Hightower
Pendant des décennies, les États-Unis ont occupé une place singulière dans l’imaginaire politique mondial. Non seulement comme puissance dominante, mais comme référence morale autoproclamée. Le droit international, les droits de l’homme, la démocratie libérale, l’État de droit : autant de notions que Washington brandissait comme des étendards, souvent avec arrogance, parfois avec sincérité, mais toujours depuis une position centrale.
Cette centralité n’était pas seulement militaire ou économique. Elle était narrative.
Aujourd’hui, cette narration s’est effondrée. Non pas sous les coups d’un ennemi extérieur, mais sous le poids des actes de l’Amérique elle-même. Depuis le retour de Donald J. Trump à la Maison-Blanche, ce que l’on observe n’est pas une simple inflexion politique, mais une rupture morale assumée, revendiquée, presque théorisée.
L’Amérique n’essaie plus de convaincre.
Elle impose.
Elle n’argumente plus.
Elle frappe.
Le conditionnement d’un monde vu depuis Washington
Pendant près d’un siècle, le monde a été raconté depuis un point fixe : New York, Washington, Langley. Hollywood n’a pas été un divertissement innocent ; il a été un outil de structuration du regard. De John Wayne à Iron Man, de Jason Bourne aux séries géopolitiques contemporaines, le protagoniste était presque toujours américain. Le bien, le mal, la légitimité, l’urgence : tout passait par ce filtre.
Les alliés “naturels” des États-Unis — Israël, l’ancien Occident européen, certaines dictatures utiles — étaient intégrés à ce récit sous le label commode de « communauté internationale ». Une communauté qui, dans les faits, aurait tout aussi bien pu s’appeler OCDE+.
Le reste du monde, celui dont Washington n’avait pas besoin, était politiquement invisible. Près de 95 % du continent africain a longtemps relevé de cette invisibilité stratégique, souvent sous-traitée à la France, qui y conservait un intérêt d’influence et d’aura internationale.
Ce monde raconté par l’Amérique a fini par être confondu avec le monde réel.
L’après-Guerre froide et la promesse trahie
La chute du bloc soviétique avait nourri une croyance puissante : celle d’une victoire définitive sur le communisme, suivie d’une pacification progressive des relations internationales. Beaucoup pensaient alors que le droit international deviendrait la pierre angulaire d’un ordre mondial débarrassé de la pression nucléaire constante.
Cette illusion n’a pas résisté longtemps.
La guerre de Yougoslavie, et le démantèlement d’un État souverain sous impulsion de l’OTAN, ont été vécus à Moscou comme une trahison du cadre juridique international. Puis vinrent l’Irak, l’Afghanistan, et la longue litanie des théâtres d’opérations où les bottes américaines ont foulé le sol d’États affaiblis, souvent au nom de justifications qui se sont révélées mensongères.
L’Occident le savait.
Il savait que George W. Bush mentait.
Et il a su, parfois, le dire.
La voix de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003 reste l’un des derniers moments où l’Europe a regardé l’Amérique dans les yeux, en lui disant : vous vous trompez. À cette époque, le désaccord était encore possible, audible, respectable. L’Amérique pouvait passer en force, mais elle ne pouvait pas prétendre que personne n’avait vu.
Trump II : la bascule dans une autre réalité
Ce qui distingue la période actuelle de tout ce qui a précédé, c’est l’abandon total du vernis moral.
Sous Trump II, les faits n’ont plus besoin d’être crédibles pour justifier l’action. Les institutions chargées de protéger les États-Unis des influences extérieures ont été démantelées ou marginalisées. Les contre-pouvoirs sont décrédibilisés. Les propagandistes ont pris la tête de ministères régaliens.
L’Amérique vit désormais dans une réalité alternative officielle, où l’accusation suffit à légitimer la violence.
L’exemple du Venezuela est révélateur. Washington accuse Caracas d’être un “narco-État”, tout en fermant largement les yeux sur la Colombie, qui concentre pourtant l’écrasante majorité de la production mondiale de cocaïne et une part décisive des flux vers les États-Unis. Les chiffres sont connus, documentés, publics. Ils n’ont simplement plus d’importance.
De l’illégalité assumée à la violence revendiquée
Depuis 2025, les États-Unis ont mené des frappes militaires répétées contre des navires soupçonnés de trafic, sans cadre judiciaire clair, sans preuves rendues publiques, et hors de toute logique de droit de la guerre. Des êtres humains ont été abattus sans procès. Des supertankers ont été saisis par la force, selon la seule loi du plus fort.
Puis un seuil supplémentaire a été franchi.
Une opération militaire a consisté à pénétrer sur le territoire d’un État souverain pour capturer son chef d’État et son épouse, afin de les exhiber devant les institutions américaines. Le parallèle historique est glaçant : non par comparaison morale entre les figures, mais par logique impériale.
Vercingétorix présenté à Rome.
Le message n’est pas juridique.
Il est symbolique.
Qu’on apprécie ou non Nicolás Maduro, qu’on reconnaisse ou non les responsabilités de sa politique dans l’effondrement du Venezuela, cela n’autorise pas tout. Et surtout pas l’abolition pure et simple des règles que l’Amérique prétendait incarner.
La fin du soft power américain
Autrefois, les États-Unis dominaient aussi par leur capacité à séduire. Leur industrie culturelle, leur discours démocratique, leur prétention à l’universel formaient un soft power redoutable. Aujourd’hui, ce capital est en ruine.
Comment prétendre donner des leçons de droit international quand on le viole ouvertement ?
Comment dénoncer Vladimir Poutine quand on adopte des méthodes que même Moscou peine parfois à assumer aussi frontalement ?
Comment parler de démocratie quand la force devient l’argument ultime ?
Dans ce nouveau paysage, plus personne n’est crédible pour incarner l’innocence morale. De Netanyahou à Macron, de Keir Starmer à Ursula von der Leyen, l’Occident soutient ou tolère des comportements carnassiers qu’il dénonçait hier chez les autres.
Le reste du monde regarde.
Et il comprend.
Le regard du monde a changé
Ce que l’Occident peine encore à admettre, c’est que le regard s’est inversé. Le monde ne se demande plus ce que l’Amérique pense. Il observe ce qu’elle fait. Et il en tire ses propres conclusions.
L’Amérique n’est plus un juge.
Elle est une puissance parmi d’autres.
Et une puissance qui a renoncé à faire semblant.
Dans ce contexte, une vérité s’impose, brutale mais lucide : le jour où un Occident décidera que votre gouvernement n’est pas légitime, il n’y aura plus de recours moral pour vous protéger. Il n’y aura que le rapport de force. Et face à ce rapport de force, la seule réponse possible ne sera plus individuelle, mais collective.
Conclusion : la fin d’un mythe fondateur
La Statue de la Liberté n’a pas disparu. Elle est toujours là, dressée dans le port de New York. Mais sa flamme n’éclaire plus le monde. Elle éclaire une nation repliée sur sa propre narration, prête à tout pour préserver sa domination.
Ce qui meurt aujourd’hui, ce n’est pas l’Amérique.
C’est le mythe selon lequel sa puissance serait indissociable du droit, de la morale et de l’universel.
Et cette mort-là, le reste du monde l’a déjà actée.
Signature
Eric Hightower – Chroniqueur & Analyste géopolitique – FiableActus