Post-Wagner en Afrique : pourquoi les mercenaires russes ne ramènent toujours pas la paix

Alors que les régimes militaires du Sahel promettaient une rupture stratégique en s’appuyant sur de nouveaux partenaires sécuritaires, la transition de Wagner vers l’« Africa Corps » ne parvient pas à inverser la dynamique de violence djihadiste. Entre ambitions souverainistes, recomposition des alliances et réalités opérationnelles, l’Alliance des États du Sahel peine toujours à traduire ses discours en résultats tangibles sur le terrain.

Niamey

Depuis le retrait officiel du groupe Wagner de certaines zones africaines, l’espoir d’une accalmie sécuritaire s’est rapidement dissipé. En effet, malgré les annonces de restructuration et l’apparition de nouvelles entités russes, les violences djihadistes se poursuivent, parfois avec une intensité accrue. Cependant, cette réalité ne surprend guère les observateurs de terrain. Comme l’explique le journaliste nigérian Philip Obaji Jr., qui enquête depuis des années sur Wagner en Afrique, « les opérations russes n’ont jamais été pensées pour pacifier durablement, mais pour s’insérer dans des États fragiles ». Ainsi, à l’heure où l’Alliance des États du Sahel (AES) tente de structurer une réponse régionale, la question centrale demeure : pourquoi la présence de mercenaires russes, sous quelque forme que ce soit, n’a-t-elle pas apporté la paix promise ?

Wagner, une promesse sécuritaire devenue illusion

Lorsque le Groupe Wagner s’est implanté en Afrique, notamment au Mali et en République centrafricaine, les autorités locales ont présenté cette coopération comme une alternative crédible aux dispositifs occidentaux. En effet, après des années d’opérations internationales jugées inefficaces par une partie des opinions publiques, l’arrivée de mercenaires russes apparaissait comme une solution rapide. Toutefois, les faits ont rapidement contredit ce narratif.

Selon des rapports d’ONG et des enquêtes journalistiques, la présence de Wagner s’est accompagnée d’exactions contre les civils, d’une opacité totale et d’une confusion entre opérations militaires et intérêts économiques. De plus, la violence djihadiste n’a pas reculé durablement. Au contraire, elle s’est déplacée, fragmentée et parfois intensifiée. Par conséquent, l’idée que Wagner pouvait « rendre la paix » s’est révélée largement illusoire.

Le regard d’un journaliste de terrain : Philip Obaji Jr.

Pour comprendre cet échec, le témoignage de Philip Obaji Jr. est central. Depuis 2018, ce reporter nigérian couvre les activités de Wagner en Afrique centrale et occidentale. Au fil de ses enquêtes, il a documenté des coups d’État, des contrats sécuritaires opaques et des violations massives des droits humains. Il a également payé un prix personnel élevé : enlèvement, torture, menaces de mort.

Dans une interview accordée en 2024, il explique que « couvrir Wagner est dangereux, parce que le groupe s’insère dans des réseaux locaux, politiques et criminels ». En outre, il souligne que Wagner recrute non seulement des mercenaires étrangers, mais aussi des combattants locaux, parfois issus d’anciens groupes rebelles. Ainsi, loin de pacifier les territoires, cette stratégie alimente souvent de nouvelles dynamiques de violence.

Du retrait de Wagner à l’émergence de l’« Africa Corps »

Après la mort de son fondateur Evgueni Prigojine en août 2023, le groupe Wagner a officiellement annoncé un retrait partiel de certaines zones, notamment du Mali. Cependant, ce retrait a surtout été une transformation. En effet, la Russie a rapidement réorganisé sa présence sous une nouvelle bannière : l’« Africa Corps ».

Selon plusieurs analyses publiées par des centres de recherche internationaux, l’Africa Corps reprend une grande partie des effectifs, des méthodes et des objectifs de Wagner. Toutefois, cette reconfiguration n’a pas amélioré la situation sécuritaire. Au contraire, les attaques djihadistes se sont poursuivies, notamment dans les zones frontalières du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Ainsi, le changement de nom n’a pas changé la nature du problème.

L’Alliance des États du Sahel face à la réalité du terrain

Créée en 2023, l’Alliance des États du Sahel regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger autour d’un pacte de défense collective. En effet, ces États, dirigés par des juntes militaires issues de coups d’État successifs, ont voulu affirmer une souveraineté sécuritaire régionale. Par conséquent, l’AES s’est présentée comme une réponse endogène au terrorisme.

Cependant, malgré cette volonté politique affichée, les faits sont têtus. Les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique continuent de frapper. De plus, les attaques sont de plus en plus audacieuses, visant des bases militaires, des aéroports et des infrastructures symboliques. Ainsi, l’AES se heurte à un défi colossal : coordonner des armées fragiles, mal équipées et confrontées à des insurgés très mobiles.

Une lutte antiterroriste en mutation, mais sans victoire décisive

La lutte contre le terrorisme au Sahel a profondément évolué ces dernières années. Autrefois dominée par des opérations internationales comme Barkhane, elle repose désormais sur des dispositifs nationaux et régionaux. Toutefois, cette mutation n’a pas encore produit de résultats probants. En effet, les groupes djihadistes ont su s’adapter.

Ils exploitent les failles des États, les rivalités locales et le ressentiment des populations. De plus, ils bénéficient de réseaux transfrontaliers liés aux trafics. Ainsi, même lorsque des mercenaires russes ou des forces nationales remportent des succès tactiques, ceux-ci restent temporaires. Par conséquent, la paix durable demeure hors de portée.

Exactions et perte de légitimité : un cercle vicieux

Un autre facteur explique l’échec des mercenaires russes : les violations des droits humains. De nombreux témoignages font état d’exécutions sommaires, de disparitions forcées et de violences sexuelles imputées à Wagner ou à ses successeurs. Selon Philip Obaji Jr., ces abus ont un effet direct sur la dynamique sécuritaire.

En effet, lorsqu’une force armée est perçue comme prédatrice, elle perd toute légitimité auprès des populations. Par conséquent, les groupes djihadistes exploitent ce ressentiment pour recruter. Ainsi, chaque exaction commise au nom de la lutte antiterroriste alimente paradoxalement l’insécurité. Ce cercle vicieux est au cœur de l’échec stratégique observé aujourd’hui.

Désinformation et guerre narrative

Outre la violence physique, Wagner et ses relais ont mené des campagnes de désinformation massives. En République centrafricaine, au Mali ou au Burkina Faso, des messages pro-russes circulent sur les réseaux sociaux. Ils présentent les mercenaires comme des libérateurs et accusent les médias occidentaux de mensonge.

Philip Obaji Jr. souligne que ces campagnes visent aussi les journalistes critiques. Lui-même a été la cible d’attaques numériques, d’accusations d’espionnage et de menaces explicites. Ainsi, la guerre contre le terrorisme se double d’une guerre informationnelle, qui brouille la perception des réalités du terrain.

Les États sahéliens entre dépendance et souveraineté

Pour les États membres de l’AES, le recours aux mercenaires russes pose une question fondamentale. D’un côté, ces régimes revendiquent une souveraineté retrouvée. De l’autre, ils dépendent fortement d’acteurs extérieurs pour leur sécurité. Cette contradiction fragilise leur position.

En effet, confier la lutte antiterroriste à des mercenaires étrangers limite la capacité de l’État à construire des forces armées nationales crédibles. De plus, cela complique la coopération régionale avec d’autres partenaires africains. Ainsi, la promesse de souveraineté sécuritaire reste largement inachevée.

Un constat partagé par d’autres sources indépendantes

Les analyses de think tanks africains et internationaux convergent avec le témoignage d’Obaji. Selon plusieurs études récentes, la présence russe n’a pas réduit le nombre d’attaques djihadistes au Sahel. Au contraire, certaines zones ont connu une recrudescence des violences après l’arrivée de Wagner.

Des chercheurs soulignent également que la focalisation sur des solutions militaires, sans stratégie de gouvernance et de développement, est vouée à l’échec. Par conséquent, l’expérience Wagner illustre les limites d’une approche sécuritaire déconnectée des réalités sociales.

Le rôle ambigu des grandes puissances

La situation sahélienne s’inscrit dans un contexte géopolitique plus large. La Russie, en déployant Wagner puis l’Africa Corps, cherche à étendre son influence à moindre coût. Cependant, cette stratégie se heurte à des réalités complexes. Les États-Unis et l’Europe, de leur côté, observent avec inquiétude cette recomposition, sans pour autant proposer une alternative claire.

Ainsi, le Sahel devient un espace de rivalités indirectes, où les populations locales paient le prix fort. Dans ce jeu de puissances, la lutte contre le terrorisme risque de devenir un simple prétexte, plutôt qu’un objectif sincère.

Contexte

Depuis plus d’une décennie, le Sahel est l’un des épicentres du terrorisme mondial. Les groupes djihadistes y exploitent la pauvreté, l’instabilité politique et la porosité des frontières. Les réponses internationales successives n’ont pas permis de stabiliser durablement la région.

L’arrivée de Wagner a marqué une rupture symbolique, mais pas stratégique. En effet, elle a remplacé une dépendance par une autre, sans résoudre les causes profondes du conflit.

Impact & perspectives

À court terme, la situation sécuritaire au sein de l’AES reste extrêmement fragile. Les attaques récentes au Niger et au Mali montrent que les groupes djihadistes conservent une forte capacité de nuisance. À moyen terme, la question de la réforme des forces armées nationales sera centrale. Enfin, à long terme, seule une approche intégrant sécurité, gouvernance et développement pourra offrir une perspective de paix.

Pour les lecteurs, le constat est clair. La fin officielle de Wagner ne signifie pas la fin de l’influence russe, ni celle de la violence. Comme le rappelle Philip Obaji Jr., « changer de nom ne change pas la réalité sur le terrain ». Tant que les causes profondes de l’instabilité ne seront pas traitées, les mercenaires, quels qu’ils soient, ne rendront pas la paix.

Par Eric Hightower
Chroniqueur, Analyste géopolitique & éditorialiste

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